L’intrapreneur social, changer l’entreprise par la co-construction, par Emmanuel de Lutzel

Initiateur des actVisionivités micro finance et entrepreneuriat social chez BNP Paribas, Emmanuel de Lutzel est aussi l’un des fondateurs de deux ONG internes (Microfinance Sans Frontières et Bénévolat de Compétences et Solidarité) qui impliquent plus de 1 000 salariés et retraités de BNP Paribas.

En septembre 2015, il a publié avec Valérie de la Rochefoucauld Drouas un livre intitulé « Transformez votre entreprise de l’intérieur, le guide de l’intrapreneur social » (Rue de l’Echiquier) qui présente son expérience personnelle et celle d’une vingtaine d’intrapreneurs sociaux en France.  Pour CO-Eclairages, nous lui avons demandé de partager sa vision de l’intrapreneur, cet acteur qui engage l’entreprise dans des dynamiques de changement  par la co-construction.

 

Que signifie selon vous être un « intrapreneur social » ?

Forgé en 1985 par l’américain Gifford Pinchot, le terme d’intrapreneur désigne une personne « qui arrive à transformer une idée innovante en une activité économique rentable pour une entreprise ».

Comme son cousin l’intrapreneur classique, l’intrapreneur social développe une activité innovante dans le cœur de métier de l’entreprise. Son but spécifique est d’apporter une solution durable à un problème de société, sous contrainte d’un modèle économique permettant la couverture des coûts.

Depuis une dizaine d’années, des entreprises classiques, motivées par une perspective de responsabilité sociale et d’innovation, ont noué des coopérations avec des entreprises sociales.

Danone est souvent citée comme l’entreprise française qui a ouvert la voie en signant un partenariat avec le groupe Grameen en 2005. Notre recherche, avec des exemples venant d’entreprises aussi diverses qu’Axa, Accenture,Engie (GDFSuez), Renault, Schneider Electric ou Véolia, montre que Danone ne constitue pas un cas unique, et que souvent de tels partenariats sont le fait d’individus passionnés qui jouent le rôle d’interprètes et d’ambassadeurs entre ces deux mondes.

Pourquoi  l’intrapreneur social est-il un acteur d’ouverture et de co-construction dans l’entreprise, avez-vous des exemples ?

Pour mettre leurs capacités au service d’une cause sociale tout en conservant une démarche économique, le meilleur choix pour les entreprises est souvent de s’associer à des organisations et des porteurs de projets sociaux.

L’intrapreneur se fait donc le porteur d’une dynamique de co-construction.

C’cocrationest le cas par exemple de Claire Martin et François Rouvier chez Renault, qui ont mis en place des partenariats sur le thème de la mobilité, en particulier avec l’entreprise sociale Wimoov.

Ou encore de Nicolas Cordier, qui après deux ans de lobbying interne, a réussi à convaincre sa direction générale chez Leroy Merlin de lancer un incubateur de projets social business pour permettre à des personnes défavorisées d’accéder dans des conditions particulières à du matériel d’équipement pour le logement, en partenariat avec l’Agence du Don en nature, le groupe Emmaus Défi ou le Secours Populaire.

Quels sont les principaux défis rencontrés par ces personnes qui s’engagent dans une dynamique créative et participative, et comment y font-ils face ?

Comme tout innovateur, l’intrapreneur se confronte à des obstacles liés à la résistance au changement, ce que nous avons appelé les 3 « I » : inertie, ignorance et isolement.

Inertie car l’intrapreneur doit sortir de ses habitudes pour lancer un projet inattendu dans l’entreprise. Il doit surmonter son inertie personnelle mais aussi l’inertie collective d’une entreprise qui a souvent oublié qu’elle a été une start-up …. il y a cent ans.

Face à l’ignorance collective sur un sujet émergent, il doit devenir un expert du sujet grâce à Internet et à ses contacts personnels, avec une capacité de modéliser les risques, les revenus et les coûts de son projet.

Enfin isolement, car au départ, l’intrapreneur fait l’expérience de tout acteur de changement comme le décrit le Mahatma Gandhi :

« D’abord ils vous ignorent, puis ils se moquent de vous, ensuite ils vous combattent, et finalement vous gagnez ».

L’innovateur est confronté aux sceptiques qui trouveront toujours des arguments pour ne rien faire :

« il n’y a pas de modèle économique »,

« ce n’est pas le bon moment »,

ou encore « ce n’est pas dans nos priorités ».

Face au scepticisme soulevé par une innovation disruptive, il doit motiver sa direction générale pour obtenir des ressources humaines et financières qui lui permettront de mener à bien son projet.

Comment l’intrapreneur social peut-il s’assurer que son projet ne repose pas uniquement sur lui,  et ainsi pérenniser la co-construction ?

Au départ, l’intrapreneur est très seul, car il imagine un nouveau produit ou segment de marché dont il a l’intuition sans pouvoir en apporter la preuve. La capacité de passer d’une intuition personnelle à la dimension collective est un facteur clé de succès, tant dans la phase de prototypage que dans la phase de réalisation.

La première étape est la phase de prototypage itératif, où l’intrapreneur va commencer à formaliser son idée sur le papier, imaginer un début de business model, et tester l’idée dans son environnement immédiat. Dans mon cas, j’ai commencé à travailler sur l’idée que la banque pourrait financer des institutions de micro finance, sans que personne chez BNP Paribas ne m’ait rien demandé sur le sujet. Je suis allé tester mon idée auprès d’une quarantaine de personnes que je pensais pouvoir être intéressées par cette idée. C’est la période à la fois très exaltante en termes de créativité, mais aussi éprouvante, car l’intrapreneur se retrouve seul face à de nombreux doutes devant des réactions imprévisibles : ce n’est pas le bon moment, sa hiérarchie ne le soutient pas, il n’est pas considéré comme légitime…

Dans cette étape, l’intrapreneur doit garder le cap avec trois qualités essentielles – passion, patience et persévérance.

Cette étape de prototypage s’achève par une présentation à un comité interne, souvent d’un niveau élevé (Comité exécutif groupe ou métier) qui légitime l’idée comme un véritable projet et donne les moyens humains et financiers pour passer à la deuxième étape, la phase de réalisation.

L’intrapreneur, qui travaillait jusqu’à ce moment sur un projet personnel sur son temps personnel, est alors mandaté pour recruter en interne les compétences requises (financières, juridiques, techniques) qui permettent de passer du prototype à la phase pilote. Le projet qui était à l’origine celui d’un individu ou d’un tout petit nombre, devient alors le projet de l’entreprise, lui assurant la pérennité en l’insérant dans des processus existants ou en créant des processus adaptés.

Quel est le profil type de l’intrapreneur social ?

Dans ce contexte, les intrapreneurs sociaux sont des individus paradoxaux, sachant allier des qualités contradictoires – utopie et pragmatisme, passion et patience, ruse et raison, vision et gestion.

Ils n’ont pas toujours toutes les qualités et les expertises nécessaires, mais ils savent mobiliser la direction générale de l’entreprise pour obtenir de la légitimité, et leurs collègues pour leurs expertises spécifiques.

C’est le cas de François Perrot, qui s’était fait recruter par Lafarge juste après ses études à l’ESSEC, Sciences Po Paris et Berkeley, pour mener à bien une recherche universitaire sur le marché « Base of the Pyramid », que le cimentier connaissait mal. Rattaché au Directeur de la Stratégie, il a réussi à faire bouger le groupe pour monter une nouvelle activité, la vente de sacs de ciments dans une quinzaine de pays émergents, permettant à des particuliers de construire par eux-mêmes au meilleur coût une pièce supplémentaire pour leur maison.

Finalement, quelles sont les perspectives pour cette vision nouvelle du changement social porté par des acteurs au sein même de leurs entreprises ? Et comment peut-on l’encourager ?

Phénomène encore émergent, l’intrapreneuriat social est amené à se développer.

Pour les salariés des entreprises c’est l’occasion de concilier le sens avec l’activité professionnelle, et ainsi de se développer personnellement et professionnellement. Pour les entreprises, c’est une manière de favoriser l’innovation et l’initiative avec un levier fort d’attraction des talents, en particulier des jeunes de la génération Y, ainsi que l’expression d’une politique innovante de responsabilité sociale.

Enfin pour les entreprises sociales, les intrapreneurs sociaux constituent des partenaires naturels pour changer d’échelle en coopérant avec des grands groupes sans oublier leur objectif premier de changement social.

Si l’on veut que l’intrapreneuriat social se développe, il me semble qu’il faut tout d’abord que les individus prennent confiance en leur capacité à porter ce type de projets, puis que la hiérarchie directe comme le top management de l’entreprise acceptent et soutiennent ces initiatives.

Pour parvenir à cela, il est indispensable de mettre en valeur les exemples de réussite qui donneront envie à ceux qui hésitent de tenter l’aventure.

Propos recueilli par Antoine Colonna d’Istria de Pro Bono Lab pour CO-Eclairages