L’action en situation d’urgence, une inspiration pour les structures souhaitant s’engager dans de nouvelles formes de coopération

HORIZONS

« Que faire pour surmonter la situation d’urgence sanitaire qui met en danger en ce moment-même des milliers de personnes ? » Cette difficile question s’est brutalement posée à de nombreuses organisations implantées aux Etats-Unis lorsque l’ouragan Harvey a frappé le continent nord-américain fin août 2017.

 

Le passage d’Harvey, ouragan classé en catégorie 4 sur l’échelle de Saffir-Simpson – sur un maximum de 5, s’est en effet accompagné de précipitations record, qui ont causé des dégâts estimés à plus de 100 milliards de dollars et placé des millions de personnes en situation d’urgence pendant plusieurs jours voire semaines. Cette situation a ainsi conduit le Président américain à déclarer l’Etat du Texas en situation de catastrophe naturelle. (1)

Les inondations sévères causées par Harvey ont notamment entrainé une forte dégradation de la qualité de l’eau sur le territoire du Texas, du fait de deux facteurs principaux. Le premier est un déversement important de produits chimiques issus des nombreuses usines pétrochimiques de la région, dont certaines ont été endommagées au passage d’Harvey. Le deuxième est la propagation de bactéries dans les circuits d’approvisionnement en eau courante (près d’un tiers des usines de traitement des eaux usées de Houston n’étaient pas totalement opérationnelles, par exemple).

Encore marqués par le traumatisme de l’ouragan Katrina, qui avait touché la région de la Nouvelle-Orléans en 2005 et dont la mauvaise gestion par l’Etat a été largement relayée, les organismes de secours et d’assistance se trouvaient dans la nécessité d’agir rapidement et efficacement auprès des victimes. La question de l’accès à l’eau potable a rapidement été identifiée comme l’un des besoins fondamentaux des populations touchées.

 

Une coopération de trois organisations pour intervenir au secours des victimes d’Harvey

La situation d’urgence causée par le passage de l’ouragan Harvey au Texas a fait naître une collaboration de terrain entre des structures qui, malgré leurs différences de taille, de cœur de métier et de statut juridique, se sont engagées pour apporter une aide aux personnes sinistrées.

Il s’agit de Toyota, numéro deux du marché automobile américain, de l’entreprise DayOne Response, produisant des solutions techniques de purification d’eau et de l’ONG Well Aware, spécialisée dans l’intervention auprès des populations connaissant des pénuries d’eau structurelles, essentiellement en Afrique.

Il se trouve que ces trois organisations font partie d’un réseau commun : le programme « Mother Of Invention » créé par Toyota en 2012, qui récompense les femmes qui « conduisent un changement positif dans le monde grâce à l’innovation, l’entreprenariat ou l’invention » (2). Toyota y a récompensé 20 femmes et consacré 1 million d’Euros. Les fondatrices et dirigeantes de Well Aware et DayOne Response en ont été lauréates en 2016 et 2017 et ont bénéficié à ce titre du soutien de Toyota, sous forme de financement, de valorisation en communication et de mise en réseau principalement.

Dans le contexte de l’ouragan Harvey, c’est Toyota qui sollicite dès le passage de l’ouragan ses « Mothers of Invention » afin de trouver des solutions pour fournir de l’aide aux sinistrés. Le rapprochement entre Well Aware et DayOne Response, deux organisations qui possèdent une expertise sur l’eau potable commence à ce moment, pour aboutir rapidement à un partenariat avancé, dont la fondatrice de Well Aware analysera a posteriori les facteurs de réussite que nous reprenons dans cet article.

 

Les bonnes pratiques d’un partenariat efficace selon Sarah Evans, fondatrice et directrice de l’ONG Well Aware

A l’issue de sa collaboration avec Toyota et DayOne Response, Sarah Evans, fondatrice et directrice de Well Aware identifie dans un article paru dans Forbes trois facteurs clés de succès d’un partenariat opérationnel en situation d’urgence.

Le premier facteur de succès est la complémentarité de savoir-faire entre les partenaires, qui permet d’augmenter la portée de l’action sur le terrain.

En effet, Well Aware est une organisation qui travaille sur la problématique de l’eau potable et contribue principalement au forage de puits pour des populations qui n’ont pas accès à l’eau potable. Elle œuvre à l’étranger, particulièrement au Kenya et en Afrique de l’Est.

Quant à DayOne Response, c’est une entreprise qui a une expérience de plus de 10 ans dans des situations d’urgences liées aux catastrophes naturelles. Elle a développé une technologie de filtration, distribuée sous forme de  » Waterbag  » (un sac de 10 litres environ) permettant de collecter, traiter, transporter et stocker de l’eau.

Enfin, Toyota, grâce à sa force de production et son large réseau de distribution, dispose de capacités de stockage, transport et distribution de produits à grande échelle.

Après le passage de l’ouragan Harvey au Texas, le partenariat a consisté à réunir les atouts des trois organisations pour une intervention de grande ampleur, combinant expertise technique, savoir-faire humain et efficacité logistique.

L’organisation dirigée par Sarah Evans, Well Aware, basée à Austin, capitale de l’Etat du Texas, semblait légitime pour intervenir rapidement, du fait de sa proximité avec les zones sinistrées par le passage d’Harvey et sa capacité à apporter son expertise d’évaluation de la qualité de l’eau aux populations en danger. Elle n’avait pourtant jamais déployé ses opérations sur le sol américain et dans une telle situation d’urgence.

Pour son intervention, Well Aware s’est donc appuyée sur l’expertise et la technologie de filtration de l’eau développée par DayOne Response. Avec le soutien logistique de Toyota, plus de 3 000 « Waterbags » ont été distribués aux personnes les plus en danger, que huit membres de l’équipe technique de Well Aware sur place ont formé à l’utilisation de cette technologie, en complément de l’évaluation de la qualité de l’eau sur le terrain. Well Aware a par ailleurs bénéficié pour son action d’un soutien financier et promotionnel assuré par Toyota pendant et après l’intervention.

Le deuxième facteur-clé de succès de cette intervention identifié par Well Aware est l’existence d’une communauté de valeurs partagées par l’ensemble des partenaires. Il s’agit en premier lieu de la communauté créée dans le cadre programme Toyota Mother of Invention, autour des valeurs d’innovation, de créativité et de courage. En complément, Sarah Evans affirme que les trois acteurs se retrouvaient sur l’importance du respect des populations auprès desquelles Well Aware est intervenue.

Le troisième facteur-clé de succès est la confiance réciproque entre l’ensemble des acteurs dans leur capacité à agir efficacement et au service de ces valeurs. C’est ce contexte de confiance qui a permis aux acteurs de terrain de prendre des décisions rapides, dans un environnement chaotique nécessitant flexibilité et adaptabilité. Le bénéfice en a été une plus grande réactivité auprès des populations sinistrées.

Sarah Evans souligne enfin les bénéfices d’une telle collaboration, tant sur le plan des impacts sur le terrain que sur le plan de l’image de marque pour les partenaires.

En effet, les impacts sur le terrain se sont trouvés décuplés, dans la mesure où aucun acteur sur le terrain ne disposait seul de l’ensemble des compétences nécessaires. Le partenariat a ainsi permis de fournir une expertise hydrologique fine sur le terrain et l’accès à une technologie durable permettant d’éloigner la contrainte forte de l’accès à l’eau potable pour 13000 personnes tandis que les infrastructures étaient réparées.

Par ailleurs, sur le plan du développement de l’image de marque, les partenaires ont pu mettre en valeur leur capacité à innover et à conduire le changement dans une situation d’urgence qui imposait de nombreuses contraintes. Sarah Evans le souligne : la portée des trois acteurs ensemble est plus forte que celle des capacités individuelles combinées.

 

En quoi le développement de tels partenariats peut-il inspirer, ou non, les actions de solidarité en France ?

La collaboration avec Toyota et DayOne Response telle que racontée par Sarah Evans permet de mettre en lumière des bonnes pratiques de co-construction entre acteurs d’horizons différents, au-delà du contexte spécifique de l’urgence.

Il s’agit en premier lieu d’apprendre à se connaître (dans le cas présent, via l’appartenance à un programme commun) et de développer les liens entre les organisations, ce qui permet le moment venu de pouvoir se lancer rapidement dans l’action : compte-tenu du contexte d’Harvey, l’enjeu était de monter l’intervention en quelques jours seulement.

Il s’agit également de « jouer collectif » : reconnaître ses propres forces et faiblesses à l’égard d’un projet permet d’identifier des opportunités qui permettraient d’agir mieux ou à moindre coût, en s’alliant à des structures qui, dans l’environnement, sont à même d’apporter un produit ou un service approprié et utile pour l’impact souhaité.

Il s’agit enfin de prendre en compte la dimension territoriale dans l’action. C’est notamment l’enjeu de proximité territoriale qui a conduit à confier à Well Aware la réalisation opérationnelle de la mission sur une des zones les plus sinistrées par Harvey, le territoire littoral du Texas, en particulier autour de la ville de Houston.

L’exemple de cette intervention tripartite au profit des victimes de l’ouragan Harvey amène à interroger les coopérations qui s’opèrent, en France, en matière de solidarité et de soutien aux populations fragiles.

Il est important de souligner qu’en France, la dimension territoriale prend une importance croissante dans l’analyse et la pratique des coopérations liées à des thématiques d’intérêt général : la recherche de solutions communes au profit du territoire sur lequel ils sont implantés pousse des acteurs aux métiers différents à se rapprocher et à dépasser les différences de cultures ou de pratiques qui peuvent freiner leur coopération. Ainsi, dans ce mode de relations partenariales, l’écoute et l’apprentissage de l’autre sont des éléments fondamentaux pour co-construire.

Certains acteurs ont montré l’impact réel de la co-construction sur le territoire. En effet, les travaux de recherche appliquée du laboratoire Le RAMEAU, ont mis en avant l’importance des enjeux de la co-construction dans les territoires tant pour les associations que pour les entreprises ou les pouvoirs publics (3).

En effet, les entreprises jouent aujourd’hui un rôle important dans ces coopérations. En 2015, près de 40% d’entre elles ont mis en place des partenariats pour faire face à des fragilités territoriales telles que l’emploi et l’insertion professionnelle.

Contrairement au cas américain, la coopération territoriale en France intègre historiquement les acteurs publics, en particulier quand il s’agit du domaine de la solidarité et de l’action sociale. Pour autant, sans disparaître, l’Etat français a déjà laissé depuis plusieurs décennies une place importante au secteur associatif dans la résolution de fragilités sociales.

Le partenariat entre Toyota, DayOne Response et Well Aware fait état des stratégies d’entraide, de conseil et d’information mutuelle que s’apportent sociétés commerciales privées lucratives et acteurs non-lucratifs dans une intervention conjointe en situation de crise.

Cet exemple pourrait apparaître comme une étape supplémentaire dans l’alternative à l’action de l’Etat dans le domaine de la solidarité, qui pourrait se mettre en place en France demain. Certains y verront une opportunité d’efficacité pragmatique pour répondre à des situations de crise et/ou au service du mieux-être de tous. D’autres une marque concrète des limites de l’action publique, l’Etat laissant se développer de nouvelles offres ou mécanismes de soutien à l’intérêt général sans en être ni le garant ni l’inspecteur.

Les nouvelles formes de partenariats qui émergent entre acteurs privés posent finalement la question du rôle de l’Etat dans la prise en charge des solidarités en France et du modèle social d’intervention. Ce rôle est d’ailleurs questionné actuellement par l’expérimentation de contrats à impact social, dans lesquels des acteurs privés prennent la responsabilité du financement de l’innovation sociétale au service de l’intérêt général.

 

Cet article, rédigé par Hugues Charbonnier et Eglantine Chollet pour Co-Eclairages, se fonde sur
« Lessons From Delivering Hurricane Harvey Relief: Collaboration Is Key For Disaster Response Efforts »,
de Sarah Evans, publié le 9 janvier 2018 sur le site internet de Forbes

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Notes :

(1) Le directeur de la FEMA (Federal Emergency Management Agency), organisme gouvernemental américain voué à assurer l’arrivée des secours en situation d’urgence estimait au moment des faits que 4 500 000 personnes auraient besoin d’aide d’urgence. Source : AFP

(2) toyotamoi.com

(3) http://www.lerameau.fr/wp-content/uploads/2015/09/2015LR-Co-construction-en-territoires-NoteStrat%C3%A9gique-VF.pdf